Le génocide des Arméniens : suite et fin

Publié le par Denis PIGNOL

Le génocide des Arméniens : suite et fin

Le génocide des Arméniens : suite et fin

Le rôle d’Ankara dans l’éradication des chrétiens du Moyen-Orient est désormais un fait connu dans toutes les chancelleries européennes.

Boulevard Voltaire | René Dzagoyan | Auteur | 08-05-2015

Le 12 avril 2015, en présence de dignitaires arméniens, le pape François déclarait urbi et orbi : « Notre humanité a vécu, le siècle dernier, trois grandes tragédies inouïes : la première est celle qui est généralement considérée comme “le premier génocide du XXe siècle” ; elle a frappé votre peuple arménien. » Cette déclaration a précédé de peu celle de l’Autriche, le 22 avril, puis celle de l’Allemagne, le 23 avril, qui, par la voix du président Joachim Gauck, en présence d’Angela Merkel la chancelière, a clairement admis la participation du Reich dans les déportations ; jusqu’à admettre « une corresponsabilité, et même, potentiellement, une complicité dans le génocide des Arméniens ».

Ces trois déclarations, particulièrement celle du Vatican, montrent pour le moins que le mouvement de reconnaissance entamé le 20 avril 1982 par l’Uruguay continue, entraînant progressivement un isolement de la Turquie, enfermée pour longtemps encore dans sa politique négationniste.

Que s’est-il donc passé pour que ces trois États – Vatican, Autriche, Allemagne -, jusqu’ici si frileux sur cette question, se soient livrés à un tel « coming out » au risque de s’attirer les foudres d’Ankara ? Quid des craintes de la Curie pour les institutions catholiques en Turquie ? Quid des atermoiements de Vienne sur son image d’État raciste ? Où sont, enfin, les alarmes de Berlin sur les réactions électorales de sa communauté d’immigrés ? Pourquoi prennent-ils tous ainsi le risque de voir s’éloigner de l’Union européenne le modèle tant vanté de l’islam démocratique et modéré au Moyen-Orient ?

C’est qu’il y eut, pour rappeler le sens de leur silence, les exactions de Daech contre les chrétiens d’Orient, jetant à la face du monde ces images atroces d’Assyro-Chaldéens déportés, pillés, violés ou décapités. Il y eut aussi le siège de Kobané où une poignée de Kurdes armés de pétoires tenaient seuls tête à des milliers de djihadistes surarmés, sous l’œil amusé de l’armée et des autorités turques, dont nul n’ignore, et ce depuis longtemps, qu’elle est le fournisseur attitré en armes, vivres et munitions de Daech, qui lui fournit en retour gaz et pétrole de Kirkouk à profusion à des prix défiant toute concurrence.

Le rôle d’Ankara dans l’éradication des chrétiens du Moyen-Orient est désormais un fait connu dans toutes les chancelleries européennes, après avoir été depuis longtemps vécu par les minorités chrétiennes, kurdes et alévies qui en furent les premières victimes. Et aujourd’hui encore, qui ignore que les candidats au djihad transitent librement par la Turquie, au vu et au su des autorités, surtout quand ils retournent en France pour y commettre quelques attentats sur des églises ou des synagogues ? Sans le soutien logistique, financier et militaire de la Turquie, il n’y aurait au Moyen-Orient ni État islamique, ni opposition à Assad, ni guerre contre les Kurdes, ni déportations en masse de chrétiens. Derrière les fous de Dieu, il y a les stratèges d’Ankara.

Le génocide des Arméniens en 1915 était la première étape de la reconstitution d’un État panottoman composés de Turcs de souche ou de supplétifs turquifiés. Ce rêve, loin d’être mort, a été théorisé dans un ouvrage universitaire par Ahmet Davutoğlu, devenu aujourd’hui Premier ministre. L’éradication totale des chrétiens d’Orient est une étape essentielle de ce projet. L’entreprise de reconstitution d’un glacis panturc se poursuit sous nos yeux.

En reconnaissant le génocide de 1915, le Vatican, l’Allemagne et l’Autriche condamnent sa continuation aujourd’hui. Mais l’expérience des siècles a montré que parole d’État ne signifie pas action d’État. Comme le montrent le livre de Vincent Duclert, La France face au génocide des Arméniens, ou celui de Jean-François Colosimo Les Hommes en trop, quand il s’est agi des chrétiens d’Orient, l’Europe qui s’est voulue leur protectrice a toujours répondu à leur massacre par la passivité, quand ce n’est pas par la complicité. Tant que, sous les yeux fermés de l’Europe, la Turquie d’aujourd’hui sera libre de poursuivre son plan d’hier, le génocide des Arméniens, au travers des chrétiens d’Orient, se poursuivra.

Publié dans presse nationale

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