Le procès Bousquet a manqué à la France

Publié le par Denis PIGNOL

Le procès Bousquet a manqué à la France

Le procès Bousquet a manqué à la France

L’originalité de Bousquet résidait dans son rang : ni politique, ni sous-fifre, il a incarné jusqu’au bout cette haute administration qui survit à tous les régimes et les sert loyalement, sans considération idéologique ni personnelle.

Boulevard Voltaire | François Teutsch | Avocat | 20-05-2015

Christian Didier est mort. Il était l’homme qui, le 8 juin 1993, avait assassiné René Bousquet, ancien secrétaire général de la police du gouvernement de Vichy, privant ainsi notre pays d’un procès retentissant et de quelques révélations sur l’Occupation, ses acteurs et leurs compromissions. Condamné à 10 ans de réclusion criminelle, Christian Didier avait évoqué un geste imbécile et regretté son acte.

René Bousquet était un personnage complexe. Brillant haut fonctionnaire dans les années 30, radical-socialiste (comme de nombreux collaborateurs), peut-être franc-maçon, il est, en 1940, le plus jeune préfet de France et se garde de toute collusion avec les Allemands. Nommé secrétaire général de la police en avril 1942, son rôle est ambigu : chef d’une police qu’il parvient à rendre largement indépendante de l’occupant et qu’il met cependant à sa disposition pour procéder à la rafle du Vel’ d’Hiv’, il permet parallèlement à nombre de personnes pourchassées d’échapper aux poursuites, et sévit avec une rare sévérité à l’encontre des miliciens assassins du sénateur juif Maurice Sarraut. En même temps, il prend contact avec la Résistance, rencontre François Mitterrand et semble, par son action, protéger les maquisards, voire saboter certaines opérations de répression. Arrêté par les nazis en 1944, il rentre en France en 1945. Jugé par la Haute Cour en 1949, il est acquitté. Seul le crime d’indignité nationale est retenu contre lui, dont il sera amnistié en 1958.

Par la suite, Bousquet revient à ses amitiés politiques radicales-socialistes, exerce de hautes fonctions dans la banque et la presse, notamment à La Dépêche du Midi qu’il dirige jusqu’en 1971, sans cesser de soutenir son ami François Mitterrand.

En 1986, « l’affaire Bousquet » ressort. En 1991, il est inculpé de crimes contre l’humanité, au terme d’un débat passionné qui voit notamment Georges Kiejman, ministre délégué à la Justice, avocat, juif, ami personnel de François Mitterrand, soutenir que l’acquittement de 1949 est définitif et qu’il n’est plus possible de poursuivre l’homme d’affaires. Son assassinat par Christian Didier éteint la procédure pénale.

Le procès Bousquet a manqué à la France. 75 ans après l’Occupation, notre vieux pays ne s’est jamais remis d’une humiliante défaite, puis d’une libération par les forces alliées. Après la guerre, le mythe d’une France universellement résistante, créé de toutes pièces par Charles de Gaulle, a contribué à brouiller les cartes. Lorsque, des années plus tard, l’horreur du génocide juif est apparue en pleine lumière, la France s’est réveillée avec une douloureuse gueule de bois.

L’originalité de Bousquet résidait dans son rang : ni politique, ni sous-fifre, il a incarné jusqu’au bout cette haute administration qui survit à tous les régimes et les sert loyalement, sans considération idéologique ni personnelle. René Bousquet n’avait sans doute rien d’un nazi. Il a fait ce qu’il croyait être son devoir, sans se demander en quoi consistait ce devoir. Sans doute à l’image d’un Maurice Papon. Ces hommes-là ont administré la France jusqu’à la fin des années 70, aux côtés d’anciens de Vichy que nul n’a jamais accusés d’être des criminels, comme Pinay, Mitterrand, ou l’économiste François Perroux, pour ne citer qu’eux. En somme, Bousquet était l’un des derniers représentants de ces grands commis dont l’État n’a jamais su se séparer, en dépit de leur passé.

Outre-tombe, Bousquet a retrouvé Didier. L’un a vécu la face sombre de notre histoire. L’autre a empêché qu’on l’éclaire d’un jour nouveau. En ces jours où l’histoire de France est abandonnée à des idéologues, c’est une victoire du silence sur la vérité.

Publié dans un peu d'histoire

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