Surveillance de masse : les USA freinent, la France accélère

Publié le par Denis PIGNOL

Surveillance de masse : les USA freinent, la France accélère

Surveillance de masse : les USA freinent, la France accélère

Manuel Valls a réussi à faire adopter à l’Assemblée en quatrième vitesse, à une large majorité, une loi renseignement décriée aussi bien par les juristes que par les défenseurs des libertés individuelles.

Boulevard Voltaire | Eloïse Gloria | Journaliste | 11-05-2015

Edward Snowden n’aura pas fichu sa vie en l’air pour rien. Une cour d’appel fédérale de l’État de New York vient de juger illégales les écoutes téléphoniques à grande échelle opérées par la NSA sur la base de la Section 215 du Patriot Act. Cette pratique abusive fut l’une des premières d’une longue liste que l’ancien employé de la NSA dénonça publiquement en 2013. Le verdict ne manquera pas de provoquer quelques remous, au moment où le Congrès s’apprête à réexaminer les dispositions du Patriot Act, qui expire le 1er juin. Nombreux sont ceux, républicains comme démocrates, qui souhaitent un encadrement beaucoup plus strict de la collecte massive de métadonnées.

Pendant ce temps-là, en France, Manuel Valls a réussi à faire adopter à l’Assemblée en quatrième vitesse, à une large majorité, une loi renseignement décriée aussi bien par les juristes que par les défenseurs des libertés individuelles. « Permettre à un agent d’entrer dans votre domicile privé et de mettre des micros, j’appelle ça un acte grave », s’alarme l’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic. « Les IMSI catchers (de fausses antennes qui permettent d’intercepter les conversations téléphoniques), balises, mouchards et algorithmes capteront sans distinction nos échanges, nos SMS et nos données dans un secteur géographique élargi », s’inquiète dans une tribune au Monde le bâtonnier de Paris Pierre-Olivier Sur.

« Au moment où les législateurs américains remettent en cause les larges pouvoirs de surveillance adoptés par le gouvernement après le 11 septembre, la chambre basse du Parlement français vient de faire un grand pas dans la direction opposée mardi, en approuvant à une vaste majorité une loi qui pourrait conférer aux autorités les plus grands pouvoirs intrusifs jamais obtenus », s’étrangle le New York Times, qui avait déjà, un mois plus tôt, appelé les députés à ne pas voter le projet. De leur côté, la BBC et le Financial Times s’étonnent de l’absence de débat et de l’attitude trop consensuelle des parlementaires. Tous déplorent la docilité de l’opinion publique. Les Français sont-ils tétanisés par la menace terroriste, inconscients du caractère liberticide du projet, trop accaparés par leurs problèmes quotidiens en période de crise ?

On a beaucoup parlé des fameuses « boîtes noires » d’algorithmes qui, installées sur les réseaux des opérateurs et des hébergeurs, seront censées détecter les habitudes des internautes susceptibles de représenter un danger. Sauf que, comme le relèvent un certain nombre de spécialistes, nous ne disposons pas d’assez de statistiques sur les comportements très variables des terroristes. De plus, ajoute Bruce Schneider, expert en cryptologie, « étant donné mille milliards d’indicateurs potentiels à passer au crible […] et en admettant que 10 de ces événements correspondent effectivement à des préparatifs terroristes, alors un tel système n’en générerait pas moins d’un milliard de fausses alarmes pour chaque complot terroriste effectivement découvert ».

En 2013, le directeur de la NSA admit que la surveillance de masse n’avait permis de déjouer qu’un ou deux complots. Mais l’occasion est trop belle pour les politiques de gauche comme de droite de fliquer la Toile. Ce sera chose faite si le Sénat et le Conseil constitutionnel valident la loi. « Moi, assis à mon bureau, j’avais les droits pour mettre n’importe qui sur écoute téléphonique », confie Edward Snowden. Est-ce l’avenir que nous voulons ?

Publié dans presse nationale

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