Quand la Russie danse le sirtaki

Publié le par Denis PIGNOL

Quand la Russie danse le sirtaki

Quand la Russie danse le sirtaki

La force de la diplomatie grecque réside dans cette propension à se faire courtiser par une puissance qui ne la méprise pas. Bruxelles, Paris, Berlin et Washington devraient se méfier...

Boulevard Voltaire | Aristide Leucate | Docteur en droit, journaliste et essayiste | 10-04-2015

La visite d’État du Premier ministre grec, Aléxis Tsípras, au chef du Kremlin, Vladimir Poutine – alors que le premier négocie âprement une aide financière européenne auprès des autorités de Bruxelles et de Francfort, tandis que le second n’a toujours pas levé son embargo alimentaire empêchant les producteurs européens d’écouler leurs produits de l’autre côté de la Volga –, n’est pas une surprise géopolitique.

Certes, il y a bien le tropisme orthodoxe partagé par Athènes et Moscou et, d’une manière générale par tous les pays de l’antique zone de culture grecque, où les chrétiens se réclamant de la théologie issue des sept premiers conciles du christianisme (appelés chrétiens orthodoxes) sont présents aujourd’hui, de la Roumanie à la Géorgie, de la Turquie à l’Égypte, de la Russie à l’Ukraine.

Cette explication, pour nécessaire qu’elle soit dans la claire compréhension des relations russo-helléniques, n’est certainement pas suffisante. S’il est de bonne méthodologie de mettre en exergue les invariants culturels et religieux qui permettent d’élucider le dessous des cartes des relations internationales, il convient surtout de conserver à l’esprit que la géopolitique est d’abord la science qui étudie les relations entre les États à l’aune de leurs intérêts vitaux.

De ce point de vue, une telle définition fait aisément litière des stupides conceptions qui président actuellement dans les chancelleries européennes, et spécialement françaises, où la politique étrangère évite soigneusement de nommer les réalités tout en les enveloppant dans la soie mièvre de sa moraline droit-de-l’hommiste.

C’est dès lors de Moscou qu’il convient d’analyser cette visite grecque à l’initiative du président russe. En stratège averti, ce dernier entrevoit parfaitement l’avantage qu’il y a à flatter l’ego – quelque peu écorché vif par un aventurisme économique et financier européen qui a laissé le pays exsangue – d’un gouvernement populiste, fût-il de gauche dite « radicale ». Créer un abcès supplémentaire de division au sein d’une Union européenne de plus en plus controversée et éléphantesque ne déplaît pas au gouvernement russe.

La Russie a pleinement conscience de son rôle, qu’elle souhaite le plus multipolaire possible, tant pour s’émanciper des sphères d’influence bruxelloise et américaine que pour renforcer son leadership dans les camps des « non-alignés » anti-occidentaux. Moscou n’ignore pas que la diplomatie européenne est inféodée à Washington. Aussi est-ce en connaissance de cause que le président russe tente d’affaiblir de l’intérieur (par des relations directes de gré à gré avec des États européens comme la Hongrie ou la Pologne) ces jeux d’alliances aussi complexes que puissants (dont l’OTAN constitue le principal essieu).

Comme le soulignait, fort pertinemment, François d’Alançon dans La Croix (18 mars), « la Grèce, pays membre de l’OTAN, occupe une position stratégique au sud-est du Vieux Continent face à la menace de déstabilisation alimentée par les conflits syrien, irakien et libyen. Et la Crête abrite des installations militaires de l’OTAN. »

La force de la diplomatie grecque réside, précisément, dans cette propension à se faire courtiser par une puissance qui ne la méprise pas. Bruxelles, Paris, Berlin et Washington devraient se méfier…

Publié dans presse nationale

Commenter cet article