On combat Daech en Irak mais pas en Syrie

Publié le par Denis PIGNOL

On combat Daech en Irak mais pas en Syrie

On combat Daech en Irak mais pas en Syrie

Serait-il si choquant d'admettre qu'Assad dorénavant "n'est plus notre adversaire" ?

Boulevard Voltaire | Philippe Bilger | Magistrat honoraire | 28-02-2015
Antigone n’a pas sa place en Syrie.

À dire vrai, dans le monde d’aujourd’hui, Antigone n’a plus sa place nulle part.

Deux députés et deux sénateurs français se sont rendus en Syrie et, comme il était prévisible, leur visite qui n’avait pas de caractère officiel a été exploitée par le pouvoir de Bachar el-Assad. Celui-ci les a reçus durant une heure, dans un très bon climat, paraît-il.

L’initiative de ce quatuor a été, à quelques exceptions près, vivement critiquée en France. Le PS, jamais en reste d’une bêtise, promet des sanctions. Le président de la République – on ne rencontre pas « un dictateur » ! – et le Premier ministre l’ont condamnée et le pouvoir a regretté une brèche dans la cohérence de sa politique internationale (Le Monde).

Mais, précisément, il est difficile d’en trouver une car on oscille entre un volontarisme guerrier ici et une atonie pudibonde là, proche du surplace.

Si nous étions assurés d’une ligne claire et porteuse d’indications explicites pour les entreprises à mener, les conflits à dénouer et la malfaisance à extirper, ces missions officieuses ne seraient d’aucune utilité. Mais en l’occurrence celle qui est allée en Syrie a comblé les lacunes d’une vision internationale illisible.

On combat Daech en Irak mais pas en Syrie.

On affirme, avec une constance qui serait estimable si elle permettait des avancées opératoires, qu’on ne discute pas avec quelqu’un « qui massacre son peuple » et on recherche désespérément des interlocuteurs valables dans le camp d’en face qui ne vaut guère mieux.

Serait-il si choquant d’admettre qu’Assad dorénavant « n’est plus notre adversaire », comme l’affirme le compétent et actif député Marc Le Fur, tout simplement parce que, dans la hiérarchie des terreurs délibérées et des ennemis capitaux, on a plus besoin d’une solidarité avec lui que de la poursuite de son ostracisme ? Comme il y a pire qu’Assad et que son soutien nous est nécessaire, notre intérêt est évident.

On affiche un idéalisme verbal qui est littéralement laminé par les implacables leçons d’une réalité internationale complexe où les bons et les méchants ne sont pas identifiables comme dans les beaux et manichéens westerns de notre jeunesse mais qui impose de faire appel aux méchants relatifs pour contrer et vaincre, au sein du bruit, de la fureur et du désordre, des méchants absolus.

Antigone n’a pas sa place en Syrie et tous ceux qui sont appelés à privilégier l’efficacité de la lutte au détriment d’une abstention pure mais stérile ne cessent de soutenir – notamment nos services de renseignement – que rien de décisif ne pourra être accompli sans une collaboration étroite avec le pouvoir syrien, aussi abstraitement honni qu’il soit. Que François Hollande fasse le « dégoûté » à l’égard du « dictateur » Assad ne l’a jamais empêché d’avoir de l’appétit pour d’autres responsables qui n’étaient guère respectables !

Derrière cette volonté contradictoire de la France de tenir deux fers au feu – majoritairement celui du pragmatisme et du rapport de force et, à un degré moindre, celui de l’éthique conduisant à discriminer arbitrairement entre les dialogues nécessaires -, on perçoit l’illusion d’un univers qui laisserait encore de la place et de la crédibilité aux États moralement sourcilleux alors que tout démontre qu’adopter une telle ligne est dévastateur pour les principes comme pour les résultats.

Publié dans presse nationale

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