Nemtsov : une tache sur le complet de Poutine

Publié le par Denis PIGNOL

Nemtsov : une tache sur le complet de Poutine

Nemtsov : une tache sur le complet de Poutine

Poutine est un patriote russe qui ne vit que pour rendre à son pays sa grandeur perdue...

Boulevard Voltaire | Dominique Jamet | Journaliste et écrivain | 02-03-2015

Non, Poutine n’est pas un dictateur. Non, la Russie de Poutine n’est pas l’URSS de Staline. Non, Poutine n’est pas un autre Hitler. Non, Poutine ne songe pas plus à envahir la Pologne ou les pays baltes qu’à ressusciter la Guépéou, qu’à repeupler le goulag, qu’à réinstaurer le règne du parti unique et de la balle dans la nuque. Non, Vladimir le Terrible n’est pas plus dangereux que George W. Bush, et parmi les menaces qui pèsent sur le monde, ce n’est certainement pas l’impérialisme russe qui arrive en premier.

Oui, Poutine est un patriote russe qui ne vit que pour rendre à son pays sa grandeur perdue. Oui, Poutine est un calculateur froid, secret et cynique, un homme d’État qui use tour à tour de la ruse et de la force et, bien qu’il affiche sa foi orthodoxe comme un ruban de Saint-Georges, certainement pas un enfant de chœur. Mais s’il exerce depuis quinze ans un pouvoir qu’il ne partage pas plus avec le pâle Medvedev (Медве́дев) que Nicolas Sarkozy avec François Fillon, c’est avec l’assentiment, l’adhésion, le soutien de son peuple. S’il est populaire, c’est parce qu’il est perçu et approuvé par les Russes comme un homme fort, s’il peut agir en homme fort, c’est parce qu’il est populaire, et ceux de ses homologues qui le critiquent ou l’attaquent le plus durement envient dans le fond de leur cœur cette popularité.

Cela étant, comment ne pas relever le nombre de drames, de mystères, de morts suspectes qui jalonnent la route du successeur de Pierre le Grand, de Catherine, d’Alexandre III et de Brejnev ? Le meurtre de la journaliste Anna Politkovskaïa (Анна Политковская), l’assassinat de l’espion repenti Litvinenko (Литвиненко), victime d’une tasse de thé au polonium, l’étrange disparition de Boris Berezovsky (Бори́с Березо́вский) « suicidé » dans sa salle de bains londonienne sont autant de taches suspectes sur le complet de l’héritier des tsars. Excès de zèle de certains services, luttes de pouvoir obscures et implacables, consignes venues d’en haut ? On peut au moins se poser la question. Certes, même dans les démocraties qui se veulent et se disent les plus irréprochables, certaines affaires n’ont jamais été résolues de façon satisfaisante. Il fut un temps, chez nous, pas si lointain, où ministres et anciens ministres avaient pris la mauvaise habitude de mourir de mort violente et, sans parler du malheureux Joseph Fontanet, abattu comme un chien alors qu’il promenait le sien dans les rues de Paris, les réponses données par la police et la justice aux énigmes posées par la mort du prince de Broglie et surtout par celle de Robert Boulin, noyé dans trente centimètres d’eau, laissent encore aujourd’hui planer de sérieux doutes.

Ce qui n’est pas douteux, pour revenir à la Russie de Poutine, c’est l’acharnement mesquin des tracasseries et des persécutions dont y ont été et dont y sont encore victimes les opposants, les dissidents et les amis qui ont cessé de plaire. Khodorkovski (Ходорковский) n’était pas un ange, mais ce ne sont pas ses supposées malversations qui lui ont valu condamnations arbitraires et incarcération dans les prisons les plus dures. L’ancien oligarque a payé son passage dans l’opposition et son caractère indomptable. Le traitement infligé à Gary Kasparov (Гарри Каспаров), systématiquement arrêté et passé à tabac, à Navalny (Навальный), traîné avec son frère devant des juges iniques, à tant d’autres, qui osent, même dans le cadre d’une opposition légale et non violente, se mettre en travers des volontés et des ukases de Vladimir Poutine (Влади́мир Пу́тин) est tout simplement indigne et donne du pouvoir en place et de celui qui l’incarne la plus fâcheuse image.

Rien ne donne à penser que l’assassinat volontairement spectaculaire de Boris Nemtsov (Бори́с Немцов), abattu de quatre balles au sortir d’une émission de radio, pratiquement sous les murs du Kremlin, soit un crime d’État. Le plus probable est que l’ancien vice-Premier ministre de Boris Eltsine (Бори́с Е́льцин), particulièrement en pointe dans la contestation de la politique ukrainienne du président, est tombé sous les coups d’un quelconque ultra du nationalisme grand-russe, qui trouve de puissants encouragements dans le climat actuel. C’est au nom de la plus élémentaire exigence de vérité, au nom de l’amitié et de l’affection que nous avons pour la Russie, et dans l’intérêt même de celui qui est le maître d’un jeu difficile, que nous attendons, cette fois, de sa police et de ses tribunaux, quels que soient les coupables, et si haut qu’il faille éventuellement remonter, une enquête et une justice exemplaires.

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