Les malheurs de Charlie

Publié le par Denis PIGNOL

Les malheurs de Charlie

Les malheurs de Charlie

Ils n’en demandaient pas tant.

Boulevard Voltaire | Dominique Jamet | Journaliste et écrivain | 21-05-2015
Il a présidé la Bibliothèque de France et a publié plus d'une vingtaine de romans et d'essais. Co-fondateur de Boulevard Voltaire, il en est le Directeur de la Publication

C’est à leur corps défendant – littéralement – qu’un certain 7 janvier, et de nouveau le 11 janvier dernier, les journalistes de Charlie Hebdo ont fait leur entrée dans l’Histoire par la grande porte que leur en ont ouverte deux tueurs fanatiques. Ils n’en demandaient pas tant. Ils n’avaient rien à en faire, ils n’avaient rien à y faire. La plupart d’entre eux ne croyaient pas aux grandes causes pour lesquelles on vit et on meurt. Les décorations, les arcs de triomphe, la croix de guerre avec palmes, ce n’était pas leur genre. Ils n’avaient pas l’étoffe des héros. Ils n’y prétendaient pas. Ils n’avaient pas la vocation du martyre. Ils n’y aspiraient pas. C’est en toute inconscience, en toute innocence, comme de petits garnements qui ne font pas la différence entre un pétard de fête foraine et une grenade dégoupillée, qu’ils s’étaient aventurés à tirer la barbe du Prophète. Ceux qui croyaient au blasphème et ceux qui n’y croyaient pas l’ont indistinctement payé de leur vie.

L’énormité, l’atrocité, la folie du crime perpétré par les frères Kouachi ont déclenché la gigantesque manifestation de protestation et de solidarité dont la signification semble avoir si largement échappé à Emmanuel Todd. L’attention du public et des médias s’est soudain focalisée sur le vilain petit canard bête et méchant qui, depuis quelques mois, s’acheminait dans l’indifférence générale vers une inévitable faillite. L’argent s’est déversé à flots sur les rescapés d’une rédaction simultanément décimée et remise en selle. Des dizaines de milliers de braves gens ont fait le geste de s’abonner à l’hebdomadaire, moins par choix du journal et de son esprit que par refus et rejet des meurtriers et de leur idéologie de ténèbres.

Depuis les tragiques événements du début de l’année, Charlie n’a plus cessé d’être sous le feu des projecteurs, et aussi de controverses qui n’ont pas toujours tourné à son avantage. Il faut dire, aussi, que l’équipe des survivants ne s’est pas montrée à la hauteur des attentes, et notamment de l’occasion que leur offrait le drame de lever bien haut l’étendard de la liberté, non seulement face aux assassins, mais en réponse à tous ceux qui disaient plus ou moins clairement que les victimes n’avaient pas volé ce qui leur était arrivé, et se prononçaient plus ou moins nettement pour un retour aux temps où, au nom du respect dû à Dieu, la société proscrivait et punissait, parfois de mort, la mise en question des religions, des dogmes, des prophètes, des superstitions et de l’obscurantisme.

La médiocrité des numéros sortis depuis la reparution de Charlie, certes explicable par les vides creusés dans ses rangs et le traumatisme subi, a déçu, mais plus encore l’implicite soumission de sa nouvelle direction aux interdits qui lui avaient été signifiés à coups de kalachnikov. L’équipe s’est comportée à l’égard de l’héroïque et malheureuse Jeannette Bougrab comme une bande de voyous. Le refus, enfin, des trois actionnaires de Charlie de faire de leur journal une société coopérative dont tous les salariés seraient membres à parts égales a fait apparaître au grand jour la réalité d’une hiérarchie semblable à celle de toutes les entreprises et le véritable visage des intérêts financiers égoïstes qui s’abritaient sous le masque d’une joyeuse bande d’anarchistes désintéressés et débridés.

Au fait, est-ce seulement parce qu’elle a un caractère difficile que Zineb El Rhazoui avait été conviée, la semaine dernière, à un entretien préalable à son licenciement ? Ou parce qu’elle avait signé avec une quinzaine d’autres collaborateurs de Charlie une tribune, parue dans Le Monde, qui suggérait à la direction de partager entre tous le magot ? Ou plutôt parce que cette courageuse jeune femme, née marocaine et musulmane, aujourd’hui française et ouvertement athée, cible constante de menaces très précises, persistait à rompre des lances avec les djihadistes, les salafistes et autres fous furieux ? Ou parce que, moins connue et plus indépendante que certains de ses cosignataires, elle était tenue pour un maillon faible ? Un peu de tout cela, sans doute.

Est-ce, enfin, parce que Mahomet et la politique ne l’intéressent plus, que l’actualité ne l’inspire pas, qu’il a fait le tour de son métier que le dessinateur Luz a fait savoir, cette semaine, qu’il comptait quitter dès l’automne la rédaction de Charlie, ou tout simplement parce que le vrai nom de cette boule qu’il a baptisée Ginette et qui, dit-il, lui noue les entrailles est la peur ? Pour vivre heureux, vivons couchés…

Mais il serait trop facile et trop injuste d’ironiser à ce propos. Qui, honnêtement, sincèrement, en toute certitude, peut prétendre et jurer en son âme et conscience qu’il serait irréprochable au risque de sa mort ? Qui, n’ayant pas été confronté à la mort, peut garantir qu’il aurait pris le parti du courage ? Qui peut avancer, comme on l’entend tous les jours, que sous l’Occupation il aurait été, naturellement, un grand résistant ? On apprenait hier, de source officielle, que le domicile du dessinateur Riss, blessé dans l’attentat du 7 janvier, et actuel directeur de la rédaction de Charlie, avait apparemment été l’objet de repérages effectués par deux individus pourvus de casiers judiciaires intéressants et, pour l’un d’entre eux, inscrit au fichier des islamistes dangereux. Faut-il vous faire un dessin ?

Quels que soient les réticences ressenties, les reproches justifiés, les jugement prononcés à l’adresse de Charlie et de ses rédacteurs, et dans le cadre même de cet article, qu’ils sachent bien, en considération de ce qui s’est passé hier, à la lumière de ce qui se passe dans le monde, dans la crainte de ce qui pourrait se passer demain, qu’entre la barbarie et Charlie, il n’y a pas d’hésitation possible ou permise et que, dans ce combat inégal entre le crayon et le couteau, nous nous devons d’être tous du côté du crayon.

Publié dans presse nationale

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