Jean-Marie Le Pen : la tragédie du roi Menhir

Publié le par Denis PIGNOL

Jean-Marie Le Pen : la tragédie du roi Menhir

Jean-Marie Le Pen : la tragédie du roi Menhir

Comment ne pas songer à la tragédie du roi Lear en suivant jour après jour les développements du drame shakespearien qui vient de se jouer sur le devant de la scène politique ?

Boulevard Voltaire | Dominique Jamet | Journaliste et écrivain | 06-05-2015

« C’est une histoire, écrite par un idiot, pleine de bruit et de fureur… »

Il était une fois un vieux roi qui, aspirant au repos, avait décidé de déposer le sceptre et la couronne et de léguer de son vivant le soin d’administrer son royaume à ses trois filles. Comment ne pas songer à la tragédie du roi Lear en suivant jour après jour les développements du drame shakespearien qui vient de se jouer sur le devant de la scène politique, dans des décors et des costumes modernes, sous la lumière des projecteurs et l’œil des caméras, devant les micros et les perches tendues en permanence, entre Jean-Marie et Marine Le Pen ?

Certes, le fondateur et ancien président du Front national n’a pas eu la cruauté de baptiser ses filles Goneril, Régane et Cordélia, prénoms lourds à porter, mais plus banalement Marie-Caroline, Yann et Marine. Au demeurant, l’enjeu et les ressorts sont bien les mêmes, pour lesquels et après lesquels depuis toujours courent, s’affrontent, vivent et meurent les hommes. Quand ce n’est pas l’amour, l’argent, la religion, c’est comme dans la circonstance présente le pouvoir, et la famille Le Pen ne fait que reproduire les comportements qui de tout temps et sous tous les climats sont ceux des dynasties royales, princières, capitalistes ou criminelles. Nanterre, ton univers impitoyable…

Lorsque Lear, intellectuellement aveugle et affectivement sourd, décide d’avantager Goneril et Régane par rapport à leur cadette, la pure et naïve Cordélia, il s’est laissé persuader qu’il trouverait chez ses deux aînées le respect et le confort qui lui sont dus. La suite le désabusera, un peu tard. Lorsque le « patriarche » se résigna, en 2011, à passer à l’une de ses filles le flambeau et la charge du parti qu’il avait fondé, animé et dominé pendant quarante ans, et dont il se fit nommer président d’honneur, il ne supposait pas un instant que l’héritière du trône – qui n’était pas forcément celle qu’il aurait souhaité voir prendre sa succession – s’émanciperait au point de se retourner contre celui qui l’avait faite reine.

Que dit en substance Le Pen ? Que le parti qu’il a légué à sa fille n’aurait ni existé ni duré ni prospéré sans lui. Que sa fille lui doit deux fois respect, reconnaissance et obéissance. Parce qu’elle non plus n’existerait pas – littéralement – s’il ne l’avait engendrée. Parce qu’elle ne serait pas là où elle est s’il ne l’avait voulu. Ce n’est pas faux.

Quels arguments sa fille lui oppose-t-elle ? Qu’elle a porté à un niveau qu’il n’avait jamais atteint – en voix, en élus, en influence, en perspective – l’héritage qu’elle a reçu de lui. Qu’elle a transformé la petite boutique paternelle en grande surface. Que le jour approche où elle foulera la Terre promise du pouvoir qu’il n’a jamais vue que de loin et à laquelle il a systématiquement tourné le dos. Qu’une abdication est irréversible. Que, comme dit l’adage, « donner et retenir ne vaut » et, comme disent plus simplement les enfants : « Quand on donne on ne reprend plus. » C’est incontestable et lorsque le vieil homme tonitrue « Le FN n’est rien sans Le Pen », elle lui réplique « Le Pen n’est plus rien au FN » et elle le lui prouve.

Car les conséquences politiques de l’affrontement sans merci entre le père et la fille sont d’ores et déjà parfaitement claires. Dans la pire hypothèse, celle où il entrerait en dissidence et en lutte contre les deux enfants – celui de sa chair et celui de sa volonté – qui lui échappent désormais, Jean-Marie Le Pen n’entraînerait derrière lui qu’une poignée de partisans. Même ceux, au FN, qui saluent son parcours et restent attachés à sa personne ne lui voient aucun avenir. À l’inverse, les motifs et l’issue de la querelle ne peuvent que contribuer à la crédibilité et à la respectabilité que vise Marine Le Pen.

Sur le plan personnel, là où l’on sort du domaine de la politique pour entrer dans celui des sentiments, qui n’a rien à voir avec le premier, les dégâts sont irrémédiables. Non seulement la fille n’a pas craint de blâmer et de condamner verbalement un père qu’elle a traité en rebelle à réduire, mais elle l’a sanctionné, suspendu puis pratiquement exclu de la maison qu’il a bâtie et qu’elle habite aujourd’hui. Elle a même – « Tu quoque mea filiola » – amené la petite-fille, pour la première fois, à prendre ses distances avec le grand-père qui l’aimait tant. Quant à l’aïeul évincé et humilié, il a prononcé les mots terribles, les mots définitifs qui scellent les dissensions familiales et rendent toute réconciliation impossible. Il n’a pas seulement parlé de « félonie », il a souhaité que Marine échoue dans son combat, il a exprimé solennellement le vœu qu’elle se marie pour ne plus porter le nom qu’il lui a donné avec la naissance. Elle l’a renié, il l’a maudite.

Autant pour les subtils exégètes qui, plissant malicieusement les yeux, ont cru pouvoir soutenir contre toute évidence que tout cela n’était que poudre aux yeux, une frime concertée entre le père provocateur et la fille ingrate.

Une page est tournée. La comédie a viré au drame. Un drame humain, un drame pathétique. Le vieillard têtu, buté et vaincu, suivi de ses derniers fidèles, s’enfonce inexorablement dans la nuit et le vent qui souffle sur la lande emporte les dérisoires imprécations du roi Menhir.

Publié dans presse nationale

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