Entretien avec Jean-Frédéric Poisson

Publié le par Denis PIGNOL

Entretien avec Jean-Frédéric Poisson

Entretien avec Jean-Frédéric Poisson

Boulevard Voltaire | JF Poisson | Président du Parti chrétien-démocrate, député | 07-05-2015

« La loi « Renseignement » permettra de placer sur écoute de très nombreux Français »

Le Premier ministre présente lui-même la loi sur le renseignement intérieur pour « marquer son importance ». N’est-ce pas, en fait, un moyen opportuniste de communiquer ?

Je crois que certains surjouent la réaction aux attentats du mois de janvier. L’attaque que notre pays a subie en ce début d’année était presque inéluctable : les différentes attaques contre l’Occident, l’extermination des chrétiens d’Orient, les menaces reçues sur notre sol ou sur la civilisation chrétienne dans son ensemble, sans oublier le départ de plusieurs jeunes Français à combattre en Syrie ou en Irak, tout ceci portait en germe une attaque sur le sol national.

Après les attentats de janvier, j’ai d’ailleurs, très rapidement, publié une lettre ouverte au président de la République pour lui indiquer ce qu’attendent les Français : contrôle des filières d’abattage halal, contrôle du financement des mosquées, renforcement des moyens pour les forces de sécurité, consolidation des institutions, affirmation de l’identité de la France… Sur tous ces sujets, le gouvernement demeure encore aujourd’hui silencieux. Cette présentation par le Premier ministre marque davantage son impuissance que son importance.

Cette loi sur le renseignement est-elle une bonne réponse pour lutter contre le terrorisme islamiste ?

Il est certain que le renseignement est au cœur de la lutte contre l’islamisme. Il était nécessaire, en effet, de se donner les moyens de sécuriser davantage les agents dans leurs missions, ainsi que les procédures judiciaires qui en sont la conséquence. Mais, bien au-delà de cette double nécessité, la loi présentée donne, en fait, la possibilité aux services de renseignement de placer sur écoute de très nombreux Français, très éloignés de toute forme de projet à caractère terroriste, dans un contexte qui ne préserve pas nos libertés individuelles fondamentales.

Les dénégations du gouvernement sur la volonté de préserver ces libertés ne change rien : la formulation de l’article premier du projet de loi parle d’elle-même. Elle concerne potentiellement tout organisateur de manifestations, ou toute forme de délinquance commise à plusieurs. Tout ceci est notoirement excessif et, malgré la confiance que nous devons légitimement apporter à nos services, le gouvernement doit apporter des garanties sur ces aspects.

Pour ces raisons, j’ai voté contre ce texte en première lecture. Ce texte n’augmente en rien les moyens de lutte contre le terrorisme – il ne fait que légaliser l’existant – et il inclut dans son champ bien des actes qui n’ont rien à voir avec le terrorisme.

Avec cette loi, le gouvernement n’est-il pas en train de se doter de moyens pour lutter aussi contre ses opposants politiques ?

Aujourd’hui, aucun élément ne permet de l’affirmer clairement. Toutefois, j’observe un mouvement général de « fichage » de la société française. Cela a commencé au grand jour avec les interpellations arbitraires des opposants à la loi Taubira où, durant l’année 2013, plusieurs centaines de manifestants furent injustement arrêtés. Plus récemment, la récente finale de la Coupe de la Ligue de football PSG/SCB fut l’occasion d’un vaste « fichage » des spectateurs puisque l’identité de plusieurs dizaines de milliers de personnes fut relevée. Il existe bien d’autres situations comparables dans notre pays.

Alors, bien plus que des opposants politiques, le risque est réel d’entrer dans une société orwellienne où la liberté ne serait qu’illusoire. Tout comme l’absence de guerre n’est pas synonyme de paix, je ne crois pas qu’une société du fichage et de la peur soit une société libre. La société postmoderne contient cette dérive : généralisation de la vidéo-protection, radars fixes, suivi de l’historique des recherches sur Internet, des appels et messages téléphoniques, et désormais loi sur le renseignement. Si, pris un à un, chacun de ces éléments peut être utile et nécessaire, l’accumulation ainsi que la généralisation de ces techniques portent en germe une société de la méfiance, du contrôle et du fichage. Il y a là une dérive pouvant porter atteinte à la liberté individuelle.

Publié dans presse nationale

Commenter cet article