Enfoirés : paternalisme ou dérision ?

Publié le par Denis PIGNOL

Enfoirés : paternalisme ou dérision ?

Enfoirés : paternalisme ou dérision ?

Saint Vincent de Paul, qui fit avant Coluche et les Enfoirés tout ce qu'il pouvait pour répondre aux misères matérielles de son temps et qui créa une œuvre qui a duré des siècles, avait compris que l'on ne peut pas se contenter de donner à manger et à boire à ceux qui ont faim et soif.

Boulevard Voltaire | Bernard Hawadier | Avocat | 03-03-2015

La chanson des Enfoirés, « Toute la vie », fait polémique. Cette tempête médiatique est-elle dérisoire ? Elle révèle à sa manière le même malaise profond que la réaction populaire du 11 janvier galvaudée et dévoyée par Je suis Charlie. Inquiétude, angoisse, peur du lendemain, de l’avenir. Désillusion et rancœur face à un immense gâchis, face à la misère de notre discours sur la vie.

Ne nous attardons pas sur la pauvreté poétique de ce texte… Dans ce dialogue entre deux générations, « les choqués » ont identifié du paternalisme, du mépris à l’égard de la jeunesse. Peut-être… Est-ce de la prétention, du mépris ? Je me demande, au fond – c’est ce que je me suis pris à espérer -, s’il ne s’agit pas plutôt de dérision, à l’image de celle du fondateur, Coluche, dont on avait le droit de ne pas apprécier l’humour souvent vulgaire, mais toujours vrai. Coluche, maître de l’autodérision, a su créer, avec une grande sensibilité, une œuvre digne de l’humain. Cet enfoiré s’est mis au service des autres, pour de bon.

Avec cette chanson, nous ne sommes plus dans le slogan initial « On n’a pas le droit ni d’avoir faim ni d’avoir froid » qui est malheureusement toujours d’actualité. Ses paroles ne nous lancent-elles pas plutôt une interrogation sur l’insuffisance de la réponse matérielle et caritative ? Sur le sens de la vie. Qu’avons-nous fait de notre héritage ? Jean-Jacques Goldman a, quelque part, le mérite de retranscrire une vraie question, de manière provocatrice, comme la réponse qu’il y apporte. Pourquoi pas ! Et si c’était de la dérision ?

Celui qui m’a le plus déçu – mais il n’y a rien d’étonnant à cela -, c’est Jacques Attali, nanti parmi les nantis, sur le plan intellectuel comme sur le plan matériel, prétentieuse autorité intellectuelle flattée par les médias, qui n’a rien trouvé d’autre à répondre que : « J’ai toujours détesté les Enfoirés. Leur dernier clip est un monument de vulgarité et de haine des jeunes. Au secours, Michel [Coluche] ! » Il n’a rien compris, une fois de plus, même si, pas plus que lui, je n’ai d’affection particulière pour les Enfoirés.

Goldman met certaines vérités dans la bouche de nos jeunes. Le monde que nous avons transmis à nos enfants ne les fait pas rêver. Il est vide. Il n’a pas de sens. À leur jeunesse, nos enfants préfèrent « nos caisses ». Dans la liberté que nous leur avons vantée, ils n’ont trouvé que le SIDA. Dans la paix que nous avons proclamée, ils ne voient que la violence grandissante que nous leur laissons. Ils sont obnubilés par le chômage qui les menace. La vie, c’est bidon. L’utopie est sans avenir. Les idéologies sont sales. Telles sont ses paroles.

Tout cela me fait penser à la fameuse lettre au général X dans laquelle Antoine de Saint-Exupéry écrit : « Je hais mon époque de toutes mes forces, l’homme y meurt de soif. » Jean-Jacques Goldman – le préféré des Français – se défend en prétendant avoir voulu délivrer un message d’espoir. N’a-t-il pas souligné par cette chanson, bien pauvre par ailleurs, son angoisse, notre angoisse face aux défis que la quête du sens lance à notre époque ?

Saint Vincent de Paul, qui fit avant Coluche et les Enfoirés tout ce qu’il pouvait pour répondre aux misères matérielles de son temps et qui créa une œuvre qui a duré des siècles, avait compris que l’on ne peut pas se contenter de donner à manger et à boire à ceux qui ont faim et soif. En donnant, il faut se donner soi-même. Pour se donner soi-même, il faut avoir quelque chose à transmettre. Il faut que la vie ait instance. C’est toute la question.

Publié dans presse nationale

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