Don d’organes : le temps des prédateurs

Publié le par Denis PIGNOL

Don d’organes : le temps des prédateurs

Don d’organes : le temps des prédateurs

Je préviens ici les charcuteurs compulsifs : si vous entrez par effraction, à main armée évidemment, dans le corps de ma femme, de ma fille ou de mon frère, j’attaque au pénal.

Boulevard Voltaire | Yannik Chauvin | Docteur en droit, écrivain, compositeur | 03-04-2015

Les chiffres sont clairs, mais terribles : aujourd’hui, près de 20.000 personnes, en France, attendent une greffe d’organe (50 % de plus qu’en 2007) tandis que les donneurs potentiels plafonnent péniblement à 3.500 (+6 % sur la même période). Il faut agir.
La loi aussi, est claire 1 : nul prélèvement ne peut être fait sans le consentement du « prélevé », appelé « donneur ». Pour ratisser large, elle a prévu une procédure négative : si vous ne voulez pas que l’on prélève vos organes après votre mort, vous devez vous inscrire sur le RNR, Registre national des refus. Faute d’inscription, l’équipe médicale interroge obligatoirement vos proches. En fonction de la réponse, on prélève ou pas.

C’est ennuyeux, voyez-vous, car des familles s’obstinent à privilégier l’intégrité physique post mortem du « cher disparu » ; l’idée même de laisser charcuter ce corps, que l’on a connu et aimé, les révulse, fût-ce pour la bonne cause. Comment contourner ce refus ?

C’est là qu’interviennent deux députés socialistes, Jean-Louis Touraine, professeur de médecine, et Michèle Delaunay, celle qui affirme qu’il n’y a pas de cimetières chrétiens. Leur idée ressemble à l’œuf de Christophe Colomb : les empêcheurs de prélever en rond sont les familles ? Éliminons les familles. Désormais, on taillade de bon cœur, sauf inscription au RNR 2. On ne demande plus l’avis des familles mais, comme on est sympa, on les informe : « Tiens, à propos, j’ai piqué sa rate. » La famille sera ravie d’être mise au courant et tout cela se terminera au bistro du coin. Mise en application : 1er janvier 2016.

Haut-le-cœur devant cette mise à l’écart, destruction supplémentaire de la cellule familiale. Et stupide, de surcroît, car allez au bout du projet, et les gens tairont leurs morts « prélevables ». Qu’aurez-vous gagné ? Rien, hormis la raréfaction des organes à donner, résultat contraire à l’objectif. Au passage, il faudra penser à remplacer « donneur » par « proie » et « préleveur » par « prédateur ».

La fin justifie-t-elle tous les moyens ? C’est la question de fond, l’unique, la seule. Si un cadavre n’est qu’un stock d’organes à recycler, alors fermons les cimetières et ouvrons des déchetteries.

La main sur le cœur, le député promet : « Le prélèvement ne se fera jamais en force si la famille est très revendicatrice. » Qu’en sait-il ? Prend-il le pari sur sa propre tête ? Que se passera-t-il si l’on n’est que « un peu revendicateur » ?
Sans même parler de croyance ou de respect dû aux morts depuis le matin du monde, il est salutaire de dénoncer avec force ces coups de hache répétitifs dans notre pacte social.

Je préviens ici les charcuteurs compulsifs : si vous entrez par effraction, à main armée évidemment, dans le corps de ma femme, de ma fille ou de mon frère, j’attaque au pénal.

Notes:

1. Code de la Santé publique, art. L.1211-2

2. Pour information, à fin 2012, il y avait 87.000 inscrits au RNR

Publié dans presse nationale

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