Des Turcs à l’État islamique, le massacre continue

Publié le par Denis PIGNOL

Des Turcs à l’État islamique, le massacre continue

Des Turcs à l’État islamique, le massacre continue

Boulevard Voltaire | 24-04-2015

Entretien avec Bernard Antony | Président de l'Agrif et Président de Chrétienté-Solidarité

Le 24 avril sera, pour les Arméniens, un triste anniversaire, et c’est à cette date que vous publiez un livre sur leur génocide que vous sous-titrez « Des Turcs à l’État islamique, le massacre continue ». Quel est le rapport, pour vous, entre les instigateurs du génocide de 1915, tous issus du mouvement « Jeunes-Turcs » laïque et nationaliste, et l’État islamique, qui tue aujourd’hui au nom de la religion musulmane ?

D’abord, qui sont ces Jeunes-Turcs ?

Leurs chefs ont souvent fait leurs études en France. Ils sont de grands admirateurs de la Révolution française et des Jacobins. La plupart, sinon tous, sont francs-maçons et l’État Jeune-Turc fut d’ailleurs initialement désigné avec fierté comme un « État maçonnique » par les francs-maçons français.

Mais simultanément, selon leur « pan-ottomanisme » devenu « pan-turquisme », ils affirment qu’il ne saurait y avoir dans la nation d’autre religion ni d’autre culture que celles de l’islam. Ils bénéficieront pour cela de l’appui total du Grand Mufti d’Istanbul, appelé « Cheikh oul-islam », dont l’appel au djîhad lancé en 1915 vise à la fois les ennemis de l’empire et les non-musulmans qui y vivent, c’est-à-dire les chrétiens.

Il y aura des exceptions que j’évoque dans mon livre, mais presque partout, du haut des minarets, seront lancés dans les différentes phases du génocide les appels aux massacres dans lesquels se ruent les populaces turques et kurdes.

Le génocide arménien est ainsi appelé parce que sur la continuité des indicibles cruautés perpétrées en 1896-1898 par le sultan Abdülhamid II, et des massacres de Cilicie en 1909, cette fois à l’instigation des Jeunes-Turcs arrivés au pouvoir, il va dérouler un plan méthodique d’extermination des Arméniens.

Mais de nombreux autres chrétiens en sont aussi les victimes et le génocide va être parachevé de 1918 à 1920, avec celui des Assyro-Chaldéens et des Grecs, ceci sous la férule de Mustafa Kemal.

À notre époque, les criminels de l’État islamique (si soutenu par l’hypocrite complicité turque) n’innovent donc en rien par rapport aux Jeunes-Turcs et à leurs prédécesseurs.

Tous se réfèrent à l’exemple du prophète Mahomet. Celui-ci ne faisait-il pas décapiter ses ennemis comme le millier des hommes des Banu Qurayza, tribu juive de Médine, et distribuer femmes et enfants comme butin à ses guerriers et… à lui-même ?

Votre combat pour la reconnaissance du génocide arménien remonte à plus de vingt ans. Comment avez-vous accueilli les déclarations du pape François à ce sujet et les réactions du gouvernement turc qui ont suivi ? Est-ce un retournement de la politique étrangère du Vatican et de ses relations avec les pays d’islam jusqu’ici très conciliantes ?

Je crois, en effet, avoir bien bataillé pour la reconnaissance du génocide arménien, comme m’en remercia jadis Ara Toranian, le président du Conseil central des organisations arméniennes de France. L’AGRIF avait, en effet, poursuivi devant la 17e chambre du tribunal de Paris, en octobre 1994, l’historien Bernard Lewis pour sa négation du génocide dans Le Monde du 6 novembre 1993. Les organisations arméniennes purent prendre le relais et agir victorieusement dans la foulée.

Par ailleurs, j’ai bataillé jadis aussi au Parlement européen, au grand dam de Simone Veil, qui m’interpella à ce sujet. Elle persistait dans la position de ne reconnaître qu’un seul génocide : celui du peuple juif. Elle ignorait que le concept et le mot même de « génocide » ont été forgés dans les années 1930 par le grand magistrat juif polonais Raphaël Lemkin à partir du fait de l’extermination des Arméniens. On trouve sur ce point les détails et références dans mon livre. J’ai évidemment beaucoup apprécié que le pape ait solennellement parlé du génocide des Arméniens.

Je ne sais pas si cela signifie vraiment un « retournement » de politique envers les pays d’islam, mais c’est déjà un premier pas vers un dialogue sans complaisance.

Vous évoquez, dans votre livre, le silence et même la trahison de l’Occident lors de ce génocide. Que pouvaient faire les puissances occidentales pour les Arméniens à cette époque ? Et que peuvent-elles faire aujourd’hui pour les chrétiens d’Orient massacrés et chassés de chez eux ?

À cette époque, seule l’Allemagne, alliée de l’Empire ottoman, aurait pu vraiment agir pour empêcher le génocide. Or, globalement, ce fut le contraire. Il y eut trop souvent complicité. Mais c’est à un très courageux pasteur allemand, Johannes Lepsius, que l’on doit, avec son célèbre Rapport secret sur les massacres d’Arménie, le premier recueil de témoignages irréfutables sur les exterminations et les atrocités.

J’ai aussi, bien sûr, salué l’action de l’ambassadeur des États-Unis, Henry Morgenthau, et de ses héroïques consuls. La guerre terminée, l’Angleterre, hélas abandonna vite ses amis assyro-chaldéens. Quant au gouvernement français d’Aristide Briand, il a perpétré en 1920 une très grande ignominie en abandonnant aux massacreurs de Mustafa Kemal les Arméniens regroupés en Cilicie et leurs héroïques combattants au sein de notre Légion d’Orient. Ce ne sera pas, hélas, le dernier abandon honteux en ce siècle imposé à notre armée.

Il faudrait, aujourd’hui, construire un pacte d’alliance des nations d’identité chrétienne, à l’ouest comme à l’est, pour faire la guerre à l’islam djihadiste. Il faut, quand il n’y a pas d’autre solution, accueillir avec générosité les réfugiés chrétiens et inviter les très riches États de l’islam à accueillir pour leur part les migrants musulmans.

Publié dans presse nationale

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