Charlie, profil bas

Publié le par Denis PIGNOL

Charlie, profil bas

Charlie, profil bas

Tranchons le mot : ils ont peur. Les malheureux ! Comment ne pas les comprendre ?

Boulevard Voltaire | Dominique Jamet | Journaliste et écrivain | 26-02-2015

Près de deux mois après le massacre du tiers de sa rédaction, où ont trouvé la mort ses collaborateurs les plus connus et les plus emblématiques, Charlie Hebdo reprend son rythme normal de parution. Un événement auquel tous les médias ont fait abondamment écho. Ce numéro de rentrée, tiré à deux millions et demi d’exemplaires, devrait rester loin des records de vente pulvérisés par le « Spécial » sorti dans la foulée de la tuerie alors qu’une vague d’émotion non feinte et de solidarité, qui nous semble déjà se perdre dans les brumes d’un passé révolu, submergeait le pays tout entier. On imagine sans peine, cependant, à quel point les rescapés de la tuerie, encore traumatisés, quelques-uns blessés dans leur chair, tous atteints dans leur sensibilité et dans leurs affections, ont dû prendre sur eux pour reprendre le collier et faire comme si de rien n’était. Ainsi le veut la tradition du cirque, du théâtre et, pourquoi pas, la logique d’un journal satirique dont les vedettes n’avaient pas honte de faire les clowns. Le spectacle doit continuer. On saluera au passage, outre la détermination et la ténacité des survivants, le courage des quelques dessinateurs ou écrivains qui n’ont pas craint de rejoindre, sous leur nom véritable, l’équipe décimée. Et l’on regrettera qu’au passage le journal n’ait pas eu une dernière pensée pour les trois « anonymes » qui ont eu le triste honneur de partager le sort des titulaires de la carte de presse plus célèbres et plus concernés qu’eux, qu’il ait fait, si l’on ose dire, une croix sur ces victime collatérales du fanatisme.

On dira qu’il y a un temps pour le deuil et qu’il faut bien tourner la page. De fait, le dessin de une de l’hebdomadaire en donne tout de suite le ton, qui répond à un choix conscient, sans aucun doute longuement débattu et finalement adopté en toute connaissance de cause.

On y voit en effet un petit chien, figurant Charlie Hebdo, qui détale devant une meute hurlante d’horribles cabots à visage à peine humain lancés à ses trousses avec, très clairement, l’intention de le déchiqueter. Trois de ces animaux enragés sont aisément identifiables. Le premier n’est autre que Marine Le Pen, objet récurrent d’attaques violentes et souvent basses du magazine, qui pour autant ne s’est jamais prononcée pour une quelconque censure de la presse. Le deuxième est Nicolas Sarkozy, ce qui est pour le moins étrange et injuste alors que les journalistes de Charlie sont particulièrement bien placés pour se souvenir qu’il avait soutenu en justice et déclaré qu’il préférait des caricatures, même désagréables, à des interdits, même apparemment justifiés. Quant au troisième personnage ainsi stigmatisé, il s’agit tout bonnement du pape François, ce qui est un peu facile dans un siècle où l’Église dont il est le chef est plus souvent sur la défensive que dans l’agression, et fournit depuis des années plus de couvertures qu’elle ne fait de procès à Charlie.

Les tueurs du 7 janvier seraient-ils donc moins dangereux et auraient-ils fait moins de mal au journal et à ses journalistes que ces trois-là ? En regardant de plus près le dessin de Luz, on y distingue, à l’arrière-plan, un fougueux cheval noir qui participe à la charge et qui porte, à moins que ce ne soit son cavalier – le trait n’est pas net – une kalachnikov. Le lecteur muni d’une loupe s’apercevra que le destrier a le front ceint d’un bandeau où figure une inscription vaguement arabe mais parfaitement illisible… Dans l’histoire tourmentée et pour la première fois sanglante de l’hebdomadaire, ses quelques démêlés avec l’islamisme ne seraient donc qu’un point de détail, sur lequel il n’y a pas lieu d’insister particulièrement, et ils occupent moins de place dans ce numéro de rentrée que Poutine, Proglio, la Grèce ou le sable breton. La vie continue, comme le spectacle. Pourquoi pas ?

C’est donc une autre fois que l’équipe de Charlie clamera son attachement à la laïcité, son refus de la barbarie, son droit au blasphème, qu’elle hissera et clouera à son mât l’étendard de la liberté. « L’islam n’est pas notre obsession », affirment ses responsables. « Nous ne parlons d’islamisme que lorsqu’il fait l’actualité. » Apparemment, ce n’était plus le cas cette semaine.

Il est évidemment plus facile de tirer sur des cibles inoffensives que de s’en prendre à des tireurs. Ce n’est pas parce qu’on fait profession d’insolence que l’on aspire au martyre. Il n’y a aucune obligation, du fait qu’on est journaliste, d’être un héros. Après avoir joué les bravaches, et en avoir si lourdement payé le prix, les collaborateurs de Charlie adoptent la posture du gamin facétieux et irresponsable, du chahuteur sans haine et sans violence. Tranchons le mot : ils ont peur. Les malheureux ! Comment ne pas les comprendre ?

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