Affaire Kerviel : la Société générale était-elle au courant ?

Publié le par Denis PIGNOL

Affaire Kerviel : la Société générale était-elle au courant ?

Affaire Kerviel : la Société générale était-elle au courant ?

Je n’ai absolument aucun doute sur le fait que les performances hors-normes de Jérôme Kerviel étaient connues non seulement de son supérieur direct, mais de toute la hiérarchie de la salle des marchés.

Boulevard Voltaire | Christophe Servan | Gestionnaire de fonds d’investissement | 20-05-2015

Jérôme Kerviel a été condamné en 2010 pour abus de confiance, faux et usage de faux. Confirmée en appel deux ans plus tard, cette décision de justice a été amendée en 2014 lors du procès en cassation, lorsque la Cour a cassé le versant dommages et intérêts. Exit Jérôme Kerviel, s’ouvrait alors une affaire Société générale qui, depuis les dernières révélations de Mediapart, va nécessairement tourner autour de la question centrale : la banque du boulevard Haussmann était-elle au courant ? Ayant pendant quelques années travaillé dans une salle de marchés comparable à celle de la Société générale à un niveau hiérarchique équivalent au supérieur direct de Jérôme Kerviel, voici ce dont je peux témoigner.

L’activité d’arbitrage, officiellement pratiquée par Jérôme Kerviel, consiste à prendre simultanément deux positions en sens inverses permettant seulement un gain à la marge. Cela implique qu’elles puissent parfois porter sur des montants nominaux importants. Mais par « importants », il faut entendre 1 à 2 milliards d’euros, voire exceptionnellement 5 milliards d’euros, mais certainement pas 50 milliards ! De plus, l’arbitrage produit des résultats modestes mais très réguliers d’un mois sur l’autre ; or, au vu des opérations engagées – essentiellement des positions sur l’indice DAX et sur des valeurs allemandes comme Allianz – et de la volatilité des résultats, on ne peut pas parler d’arbitrage mais plutôt de positions spéculatives dites en « spread » avec une exposition au risque hors-normes.

Le « chiffre d’affaires normal » d’un trader unique, celui sur lequel la banque va tabler dans son budget prévisionnel, est de l’ordre de 3 à 10 millions d’euros. Un revenu annuel de 50 millions est tout à fait exceptionnel. Or, au 31 décembre 2007, les services comptables de la Société générale enregistrèrent, au titre de l’activité de Jérôme Kerviel, un bénéfice ahurissant de 1,7 milliard d’euros !

Il n’est pas contesté que Jérôme Kerviel a commencé à prendre des positions irrégulières, longtemps avant janvier 2008, en fait dès fin 2005 selon le rapport de l’Inspection générale de la Société générale. Or, les opérations sur les marchés organisés laissent deux traces comptables indélébiles, une trace-titre auprès d’une Bourse ou d’une chambre de compensation et une trace-cash auprès de la trésorerie de la banque. La trace-titre explique pourquoi la Société générale a reçu d’Eurex trois alertes successives en 2005, 2006 et novembre 2007, tandis qu’en interne, l’Inspection générale de la Société générale a relevé deux alertes en 2006 et quarante-six en 2007 !

Techniquement, il est très difficile pour un trader de dissimuler son exposition au risque, et davantage encore ses pertes ou profits, surtout sur des instruments cotés qui font l’objet d’une évaluation au prix de marché au jour le jour par les services comptables. De plus, le temps joue contre lui car les échéances de fin de trimestre et la clôture annuelle des comptes sont pour un dissimulateur des obstacles infranchissables. En outre, s’il arrive qu’un responsable hiérarchique ne comprenne pas comment un trader parvient à gagner de l’argent (c’est parfois le cas avec des produits structurés très complexes), c’est totalement inconcevable sur des produits aussi standardisés que l’indice DAX.

Conclusion – et ceci n’engage que moi : je n’ai absolument aucun doute sur le fait que les performances hors-normes de Jérôme Kerviel étaient connues non seulement de son supérieur direct, mais de toute la hiérarchie de la salle des marchés, et je n’ai aucun doute qu’un professionnel des marchés ne pouvait ignorer que, pour les obtenir, Jérôme Kerviel devait prendre des risques insensés.

Publié dans presse nationale

Commenter cet article