3 milliards de dollars d'armes pour le Liban : une aide cruciale mais insuffisante

Publié le par Denis PIGNOL

Le 8 août 2014, des soldats libanais font le signe de la victoire en arrivant à Ersal, une ville du Nord située à la frontière syrienne. © Bilal Jawich / ANADOLU AGENCY
Le 8 août 2014, des soldats libanais font le signe de la victoire en arrivant à Ersal, une ville du Nord située à la frontière syrienne. © Bilal Jawich / ANADOLU AGENCY

3 milliards de dollars d'armes pour le Liban : une aide cruciale mais insuffisante

De notre correspondante à Beyrouth, Marie Kostrz - Le Point - Publié le 20/04/2015 à 08:59

Les premières armes de l'accord franco-saoudien doivent être livrées ce lundi pour renforcer l'une des armées les plus faibles du Moyen-Orient.

L'armée libanaise va recevoir ce lundi les premières livraisons d'une commande historique d'armes françaises financées par l'Arabie saoudite. Annoncé en grande pompe en décembre 2013, il aura fallu près d'un an et demi pour que l'accord franco-saoudien, d'une valeur de trois milliards de dollars, se concrétise. Pour l'occasion, le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, doit assister à la remise de 48 missiles antichars Milan à l'armée libanaise, sur une base aérienne de Beyrouth, en présence de son homologue Samir Mokbel.

"C'est une aide inespérée", affirme un général de l'armée libanaise proche de l'accord. Les trois milliards, qui serviront à la construction d'un hôpital militaire, à acheter des équipements et des armes, mais aussi à les entretenir, représentent en effet le double du budget annuel d'une armée libanaise à l'équipement vétuste.

Attaques de l'organisation État islamique

Les armes, dont la livraison s'étalera sur quatre ans, sont de tout calibre. Certaines seront envoyées immédiatement, comme les véhicules blindés de combat (VBC). D'autres, les véhicules avant blindés (VAB) par exemple, n'arriveront pas avant 2017. La liste comprend également des hélicoptères Gazelle, Puma et Cougar AS 532. Des canons d'artillerie Caesar, connus pour leur mobilité, font aussi partie de la liste, ainsi que les systèmes de transmission PR4G et Fastnet. "Il s'agit d'une réelle colonne vertébrale, très importante pour la communication de l'armée", explique le général de l'armée libanaise proche de l'accord.

Les besoins de l'armée libanaise étant immenses, ces équipements ne vont pas bouleverser sa structure même. Il est néanmoins certain qu'il s'agit d'un apport considérable. "L'armée libanaise va acquérir des armes dont la livraison aurait été impensable dans un Proche-Orient sans État islamique", analyse Aram Nergizian, spécialiste de l'armée libanaise au Center for Strategic and International Studies, un think tank américain.

Ce don reflète en effet la volonté de préserver le Liban du conflit syrien, qui fait rage à ses portes. "Le but est de permettre à l'armée libanaise d'avoir un arsenal dissuasif pour les djihadistes", poursuit Aram Nergizian. Les groupes rebelles radicaux de Jabhat al-Nosra et le groupe État islamique attaquent régulièrement l'armée à l'est du Liban, le long de la frontière syrienne.

"Priver le Hezbollah d'une partie de sa légitimité"

Il s'agit aussi de préserver l'équilibre fragile au Liban. Les affrontements réguliers à Tripoli antre pro et anti-Assad, l'attaque du sheikh al-Assir à Saïda en 2013, les attentats à répétition ayant eu lieu dans les fiefs du parti chiite Hezbollah : "Tous ces événements sont de nature à diviser les Libanais, l'armée est très importante pour préserver la cohésion du pays", confie une source diplomatique française. Bien que mal équipée, cette dernière est en effet considérée comme la seule à pouvoir accomplir cette mission, dans un pays où les tensions sectaires s'exacerbent et où l'État se délite.

"Le but est aussi de priver le Hezbollah d'une partie de sa légitimité en équipant mieux l'armée libanaise", ajoute un militaire français en poste au Proche-Orient. Le parti chiite, armé et soutenu financièrement par l'Iran, a bâti sa légitimité sur sa capacité à combattre l'État hébreu. La réaction de l'Iran ne s'est pas fait attendre : en octobre 2014, le pays a également proposé un don d'armes au Liban, que ce dernier a refusé.

Le don saoudien, cependant, ne devrait pas faire de vagues en Israël, toujours craintif que l'équipement libanais ne tombe entre les mains du Hezbollah. "Bien sûr qu'Israël a suivi de près les négociations", dit le général libanais proche de l'accord. "Mais l'équilibre des forces entre les armées libanaise et israélienne n'est pas du tout menacé." La marge est grande, en effet : selon le Stockholm International Peace Research Institute (Sipri), les dépenses militaires du Liban s'élevaient à 1,7 milliard de dollars en 2012, contre 14,6 milliards pour Israël.

Une aubaine pour la France

Largement médiatisée, cette livraison d'armes françaises ne représente pourtant "qu'environ 10 % des besoins de l'armée", évalue un officier général libanais. Elle n'est en outre qu'une partie de l'effort déployé pour la renforcer. Les Américains restent en effet son premier bailleur. Le pays a octroyé 100 millions de dollars d'aide militaire en 2014 et un milliard en huit ans. Cette aide a été accrue dernièrement dans le but d'aider l'armée libanaise à combattre les djihadistes à la frontière syrienne : des missiles antichars Hellfire ont entre autres été livrés en 2014. L'armement d'un avion Cessna fourni auparavant, ainsi que la livraison d'un second appareil ont a aussi été annoncés en septembre dernier par l'ambassade des États-Unis à Beyrouth. Selon le site d'information militaire américain IHS Jane's, le Liban sera aussi doté en 2018 de six avions EMB-314 Super Tulcano, efficaces pour la surveillance et le combat contre des djihadistes n'ayant pas un armement conventionnel.

Ces donations sont en partie financées par l'aide supplémentaire de 550 millions de dollars annoncée en août 2014 par l'Arabie saoudite pour l'armée libanaise. En février dernier, les États-Unis ont aussi déclaré avoir livré pour 25 millions de dollars d'armes, parmi lesquelles de l'artillerie lourde. "D'autres pays comme la Grande-Bretagne sont aussi à ce jour des partenaires cruciaux au sein de la communauté de donneurs visant au développement de l'armée libanaise", souligne Aram Nerguizian. Communauté, dit-il, "dans laquelle la France a été beaucoup moins active avant l'annonce de l'accord franco-saoudien de trois milliards de dollars".

Essentiel pour le Liban, le don est aussi bénéfique à la France. "C'est surtout un cadeau pour son industrie", remarque un officier général libanais. Il est en effet vu comme une récompense de l'Arabie saoudite à la France, toujours restée fermement opposée à Bachar el-Assad. La somme de trois milliards de dollars est loin d'être négligeable pour l'Hexagone, dont l'industrie était mal en point en 2012, avec seulement 4,6 milliards d'euros de prises de commande.

Publié dans presse nationale

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